Affiche du spectacle de Nanterre, 2001

Les Hommes dégringolés

Présentation *

Programme du Festival d’Avignon 2001
Source theatrecontemporain.net
Le texte est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

Nous arrivons tous les trois d’horizons différents. Mélanger nos pratiques, cela nous permet de penser la scène non comme une organisation de l’image, mais comme l’art d’articuler, de travailler ensemble. Le spectacle raconte cela aussi, une exigence du plateau, entre nous. Chacun apporte sa matière. Il s’agit de considérer que nous ne sommes pas des acteurs qui allons jouer des personnages, qui allons les incarner. Il est question d’inventer à chaque fois une figure d’ordre plastique, ou d’ordre musical, ou d’ordre inconnu. En tout cas, une forme de transmission pour évoquer toutes ces figures que sont les 37 corps bouleversés qui jalonnent le poème.
La narration très fragmentée du texte en appelle aux formes de représentation les plus diverses pour exister. Souvent des formes très simples et immédiates. Cette précarité des formes de représentation reste le fil conducteur du spectacle. Elle garde la scène fragile et vivante.
Vincent Dissez
Christophe Huysman
Olivier Werner

Par Delphine Bailly *

Poème épique, fort et inspiré, Les Hommes dégringolés propose les regards du poète citoyen du monde aux prises avec les réalités d’un univers qui le dépasse par son absurdité mortifère. Face à l’impossibilité de représenter un réel dont il ne peut que saisir les frémissements et les soubresauts, point de fiction éthiquement possible. Comme pour mieux répondre à la pluralité des lieux et des êtres, le poète suggère une vision introspective et fugitive du monde tel qu’il lui parvient. Avec ces Hommes dégringolés, preuve est donc faite qu’il est aujourd’hui possible de faire coexister, jeux du corps et enjeux de l’esprit, conscience du monde et connaissance de soi… Trente-sept corps bouleversés, trente-sept fragments intenses de vie, désinvoltes, inquiets, fantasques et abandonnés.
Dans ce voyage initiatique en clair-obscur au cœur d’un système, politique parfois, intime souvent, viscéral toujours, se mêlent paroles d’aujourd’hui et souvenirs d’hier. Plongée au cœur, au corps, de l’histoire intérieure d’un homme-capteur, qui à travers chaque rencontre précise le spectre sensible d’une certaine pulsation du monde. Capteur de sens, de lumière, de sourire, de désespoir, de colère, de doutes où la violence des abîmes n’a d’égale que l’allégresse des courtes respirations de délivrances.
Pour transmettre cette appréhension d’un monde multiple et fragmentaire, trois comédiens dont l’auteur (Vincent Dissez, Olivier Werner et Christophe Huysman). Toute en tension et en rythme, la mise en scène dense met en jeu ces trois corps, ces trois voix, ces trois énergies qui l’une après l’autre prennent en charge une part de la narration morcelée. Dans ce récit qui laisse une grande part à la perception sensorielle, les images ont une place centrale ; qu’elles soient changeantes, dérobées, fixes ou usées ; sonores ou visuelles, sensuelles ou spirituelles, elles sont autant de langages ouvrant le champ expérimental des possibles. Dans cet espace en perpétuelle mutation, s’animent les fantômes d’une humanité croisée ici et là entre New-York et Damas, « corps-mémoires » en devenir, captés miraculeusement entre deux éternités.
Delphine Bailly

Par Christophe Huysman *

Dans la tenue fragile de nos constitutions, à travers les bouleversements permanents auxquels nous avons tous à faire face, à travers lesquels nous devons nous déterminer, et qu’il nous faut parler.

Parcourir certains lieux du monde avec comme seule fonction celle du poète. Certains lieux intimes. Enthousiasmes, humours, stupeurs, cauchemars, absurdités, colères, légèreté salutaire. Compter avec l’inéluctable et l’irrésolu : nos mémoires immédiates et celles plus englouties dans le fouillis passé. Au commencement j’avais une boussole et une paire de jumelles, c’est ce dont je me souviens. J’avais des yeux et des oreilles durant ce périple et l’ambition de « faire parler ce monde ». Chaque corps raconte, au commencement il y a l’Homme. Dans cette compression, la présence.
Les Hommes dégringolés : des successions d’intensités constituées en blocs compacts physiques, compressions d’intense bonheur ou d’intense douleur ou d’intenses vides ou d’intenses plénitudes : à chaque fois dans une situation et un lieu différents. Le corps et sa narration sont au centre de ces courtes délivrances et propulsent l’écriture où je l’attendais pas. Ce texte a engrangé de nombreuses rencontres qui ont à chaque fois influencé et nourri la parole puis sa position (la prise de parole).
Avec Olivier Werner, l’aventure continue et fidèle à elle-même ingère et se modifie de nouveau, prend corps, invente son langage, celui de la scène. Mettre en jeu, en scène des enjeux collectifs, prises de paroles précises où le produit du corps raconte. Reconstituer la trajectoire intime de ces corps-mémoires. Symptômes collectifs. L’énergie de la délivrance (ce qu’on dit, ce qu’on voit). Spasmodique, narratif, visuel. Légèreté et décalage de formes : des mots d’ordres, des mots d’équipe. Je tiens maintenant une caméra pour poursuivre cette narration avec Olivier, j’enregistre des images fixes et en mouvements : de nouvelles intensités. Simplement regarder sans négligence aucune. La position des acteurs, des metteurs en scène, du poète est toujours physique. Et cela est réjouissant, gourmand, évident et sophistiqué, comme au théâtre, ça tombe bien.
Christophe Huysman, octobre 2000.

J’ai souhaité parcourir certains lieux du monde avec comme seule position, celle du poète. Cela fut rude à tenir. Lauréat de la Villa Médicis hors les murs, j’ai débuté mon voyage et je n’ai pas pu m’arrêter à temps. Je n’ai cessé de voyager, par à-coups. Ma mémoire et mon corps dans ce périple furent bouleversés, mon temps happé, mes nuits peuplées de songes, de visages, de lieux et de gestes, familiers ou fugitifs. Comment traiter de la réalité croisée ? Comment traiter le meurtre, la disparition, les guerres en cours, etc… Le choix de la fiction me semblait éthiquement impossible. Voilà pourquoi cette traversée des êtres, de moi-même et de certains lieux du monde, j’entreprends de les provoquer ainsi, sans fiction de temps, sans fantaisie narrative. Avec précision, avec passion et précaution.
Christophe Huysman

Par Olivier Werner *

J’abîme l’homme, je sauve l’enfant.
La pulsation des veines de l’homme fixe capturée par le scrutateur, Les Hommes dégringolés.

C’est une attitude. Ouvrir un regard sur l’état du monde jusqu’au chavirement. Précipiter l’espèce humaine en soi, ses guerres, ses fantaisies, ses colères, ses soulagements, ses peurs, son amertume, sa légèreté, son sens de la dérision aussi… Se reconnaître en elle, multiple et vivant à cause de cela. Toujours s’exposer. Je pense à une phrase, je crois qu’elle est de Maurice Piaget et elle dit à peu près cela : « Celui qui refuse en lui la pluralité n’a aucune conscience de son individualité ».
Avec Christophe Huysman, nous avons relu le texte ensemble pour trouver le corps de chacune des prises de parole. Au centre du récit, un poète, unique personnage de cette histoire. A travers lui, des figures qui s’incarnent. A chaque fois différentes. Une multitude qui investit le corps d’un seul. L’homme de Visegrad, l’Orpheline de Brno, la Main Blanche du réalisateur, Saïd de Bethléem, la ville de New-York… Ou de façon plus abstraite, l’effroi ressenti dans un musée, la suspension du temps sur le pas d’une porte… Une succession de fragments d’intensités, sans cohérence narrative, une perception du temps et un sens de l’orientation fragile. Un collage désordonné comme seule la mémoire peut l’être. Celle du voyage et celle que le voyage réveille.
Il faut imaginer Les hommes dégringolés comme un oratorio. L’espace est un lieu unique, propre à recevoir des images sonores et visuelles (vidéo), un champ expérimental où sous plusieurs formes de langage se déploie la mémoire d’un être. Sur scène, il y aura trois acteurs. Chacun prendra en charge une part du récit, sous forme de relais. Et puis ce texte n’a pas fini de se composer. Des parties devront être abandonnées au cours des répétitions, d’autres corps bouleversés apparaîtront, et des prises de parole déjà écrites que nous choisirons d’intégrer ensemble pour le spectacle. La perception sensorielle m’a toujours guidé dans le travail, et c’est exclusivement par elle que ce texte m’est parvenu. Je pense à la tenue des corps en scène, les voix, les sons, les rythmes, les images, la lumière, l’espace… Il y a des formes à inventer pour que se délivre sur le plateau ce que la lecture des hommes dégringolés ne peut que nommer pour un seul.
Olivier Werner, octobre 2000.

Équipe artistique & production *

Texte de Christophe Huysman
Avec Vincent Dissez, Christophe Huysman et Olivier Werner assistés d’Irène Afker
avec les voix de Hubertus Biermann, Jean-Claude Bonnifait, Giovanna
D’Ettorre, Stéphanie Schwarztbrod, Édith Scob, Gaëtan Vourc’h
avec l’aimable autorisation et l’accord préalable d’Euphoric Pictures
et Omar Al-Qattanpour pour l’extrait de son film Dreams and Silence
Vidéo Jacques André et Raphaël Vincent
Décor et costumes Sigolène de Chassy
Son Thibault Hédoin
Lumière & régie générale Nicolas Simonin
Administration & production Irène Afker

Coproduction Théâtre de Dijon Bourgogne-CDN de Dijon, Théâtre Jean Lurçat-SN d’Aubusson, Compagnie l’Anneau, avec le soutien du Festival d’Avignonet, du Théâtre Nanterre-Amandiers et avec le concours de l’Adami. Avec l’aide à la création d’œuvres dramatiques du ministère de la Culture et de la Communication (DMDTS).
Remerciements à Marie-Claude Behna, Martine Caris, Jean-Luc Fourneaux, Sébastien Legrain (École européenne supérieure d’animation Georges Méliès), Cyril Letellier, Gildas Mottais, Monsieur Raphaïl, Jean-Louis Valéro, Théâtre Ouvert. La Cie les Hommes Penchés et à ceux qui ont prêté leur voix.

Tournées *

Création au Festival d’Avignon du 8 au 12 juillet 2001 Chapelle des Pénitents Blancs
Théâtre Nanterre-Amandiers du 16 octobre au 11 novembre 2001
Théâtre de Dijon-Bourgogne les 21, 22, 23 novembre 2001
Théâtre Jean Lurçat SN d’Aubusson le 27 novembre 2001

Revue de presse *

Les hommes dégringolés – revue de presse